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Ze Records Of A Lifetime

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9 janvier 2021

Rattle and Hum, hum ?

Avant d’en venir au cœur du sujet, je vous présente avant tout mes meilleurs vœux pour cette vaccinée… (oups mes doigts font n’importe quoi…) …année 2021 en l’espérant pleine de musiques et de concerts une fois que cette crise sera (peut-être) enfin terminée.

 

Mais, faisons foin de ce contexte et revenons de plain-pied sur le sujet qui nous rassemble. Je vous avoue que j’ai mis du temps à sélectionner le disque qui aura les honneurs de ce blog version Covid-19 an deux. Puis, après moult atermoiements, la révélation m’est venue un soir en prenant au hasard l’un de mes CD au gré de mes humeurs impulsives. Je ne suis pas de ceux qui se font une playlist pour la journée même si en ce moment j’ai pris la ferme résolution d’écouter à peu près tout ce que je possède de Rory Gallagher, un truc qui m’est venu comme ça ce matin, l’envie de m’imprégner des heures entières de la virtuosité de ce guitariste légendaire et fabuleux que j’estime bien supérieur désormais aux autres Hendrix et Clapton. Il y a fort à parier qu’il aura droit très rapidement à une chronique aux petits oignons.

 

Même si vous pourriez légitimement estimer que je dévie une fois de plus de mon propos initial, n’y voyez nulle forfanterie de ma part ou volonté dérisoire de faire du remplissage pour combler les trous d’un texte dont je ne sais encore, à l’instant où je rédige ces lignes, comment je vais l’organiser. Il faut savoir, chers amis, que je ne prépare pas vraiment mes chroniques par des recherches fastidieuses afin de vous dégoter des informations cruciales sur l’album dont je veux vous causer. A l’image d’un choix final dépendant d’une irrépressible instinctivité qui me procure l’envie de vous faire partager ma passion pour telle ou telle chose, je ne me fixe réellement aucun objectif. Tel le désir soudain d’enchainer une dizaine de galettes de Gallagher, le fait de m’attarder sur le disque du jour est la résultante d’un phénomène spontané.

 

Pour être tout à fait honnête avec vous, cela donc faisait un bail que je n’avais plus mis le CD en question sur ma chaîne. Il faut dire qu’à l’époque de sa sortie, à la fin de l’année 1988, il avait dû passer en boucle sur la platine durant des mois et avait eu – signe d’un entichement viscéral dès que quelque chose me plait au-delà du raisonnable – le privilège d’être immédiatement copié sur une bonne vieille cassette audio en vue de m’en délecter sur mon walkman Sony (en parlant de ces objets, je prends conscience d’avoir un satané coup dans l’aile ou le sentiment d’être parfois à côté de la plaque). Il faut aussi avouer qu’en ces temps reculés où nous pouvions respirer l’air frais du matin sans avoir besoin de porter un masque qui nous garantit plus que tout un anonymat constant ou nous rend potentiellement tous beaux aux yeux de nos semblables, U2 faisait partie de ces groupes que je vénérais plus que tout, les situant, dans mes délires adolescents, en bonne place entre les Beatles, Eurythmics ou Queen, mes principales références en matière de rock lors de mes quatorze, quinze ans. Encore aujourd’hui, je possède la K7 certifiée 1984 de leur mythique concert Under A Blood Red Sky, un live qui faisait déjà office de compilation magistrale de leurs débuts et de cette sensationnelle trilogie que constitue Boy, October et War, sortis entre 1980 et 1983. C’était lorsque U2 nous proposait un rock ardent, foisonnant et électrique porteurs de messages de révolte ou de combat contre une certaine forme d’oppression et d’injustice. En ce sens, en dépit des décennies qui passent et bien que leur discours revête actuellement tous les attraits d’un universalisme de bon aloi un brin factice (il faudrait d’ailleurs que Bono arrête de songer décrocher à tout prix le Prix Nobel de la paix ; il en devient ridicule…), on ne pourra jamais prétendre que les quatre irlandais de Belfast ont renié leurs principes de base au nom d’une gloire planétaire. On pourrait débattre des heures sur ce point, mais là n’est pas l’intérêt.

 

u2-1988-

Même si cela fait des lustres que U2 ne me fait plus musicalement vibrer comme lors des deux décennies de la fin du 20ème siècle, il n’en demeure pas moins (et je défie quiconque de me prouver le contraire) qu’il nous a offert une tripotée d’immenses disques. Il faudrait faire la fine bouche pour le nier. En fait, objectivement, on peut noter une véritable césure à compter de l’album Pop et son horripilant Discotheque (cependant, il contient son lot d’excellents titres). Par la suite, bien que les albums qui se succéderont, une demi-douzaine en gros, ont pu voir éclore quelques bonnes chansons (qui se dénombrent hélas sur les doigts de deux mains), force est de reconnaître qu’artistiquement U2 a sombré dans une certaine facilité et ne semble plus trop se soucier, à l’image de ces bandes qui vous remplissent des stades en deux coups de cuillère à pot, de retrouver leur fougue d’autrefois. La preuve en est que ces mecs sont devenus, à l’image de la plupart de leurs idoles des années 60, les pourvoyeurs d’une nostalgie sans fond qui continue à leur attirer les ferveurs d’une foule sans cesse renouvelée. Je suis frappé par la setlist de ces concerts où l’on se contente de nous en mettre plein la vue et les oreilles en débitant méthodiquement d’anciennes chansons à la grande joie d’une audience venue spécialement pour ça. Ils se sont quelque part métamorphosés en fonctionnaires de la musique en alignant les tubes comme d’autres les perles.

 

U2 avait toutefois accompli la prouesse de se renouveler jusqu’à l’amorce des années 2000. Il faudrait être dingue pour ne pas apprécier à sa juste valeur les formidables réussites que sont Achtung Baby (1991) ou Zooropa (1993) dans lesquels le groupe avait cherché – brillamment – à se construire un univers sonore aux antipodes du précédent en compagnie des excellents Daniel Lanois ou Brian Eno qui avaient su leur forger une autre personnalité au groupe et une image distanciée par rapport à leurs tonitruants et vindicatifs débuts. Ce sont en tous points des disques remarquables à l’atmosphère sombre. Au départ, ils ont surpris les fans de la première heure mais leur ont permis d’en conquérir des nouveaux. Cependant, ils ont été malheureusement à l’origine de tournées grandiloquentes et boursouflées à l’extrême au cours desquels Bono, aux allures de clown dérisoire, a renforcé son emprise sur le reste des membres et se pavanait sur scène jusqu’à l’écœurement au point de me le rendre presque antipathique à la longue. Il n’en demeure pas moins qu’il ne faut en aucun cas déprécier leur œuvre dans sa globalité à cause de ces détails subsidiaires. U2 reste parmi les plus grands groupes de l’histoire du rock quoi qu’on en dise. Et au mois, au contraire des pathétiques Coldplay qui avaient tout dit en deux albums certes sensationnels, les Irlandais peuvent se targuer d’avoir dans leur escarcelle une dizaine d’albums hautement recommandables et que vous serez à même de vous procurer sans honte aucune.

 

Rattle and Hum, donc la livraison de 1988, en fait partie. Ici, je sens que certains d’entre vous seront étonnés que je consacre ces lignes à un disque qui pour beaucoup de leurs admirateurs n’a pas laissé une trace impérissable dans leur discographie. On aurait pu penser que j’allais vous parler de The Unforgettable Fire (1984) ou The Joshua Tree (1987), le scud qui en avait fait des stars mondiales et qui reste un sommet plus de trente ans après sa parution. Pour d’autres, il est considéré comme un moment charnière où le groupe va définitivement perdre son innocence originelle pour se transformer en véritable machine à fric. En même temps, osez prétendre que vous vous destinez à être musicien pour courir éternellement derrière des cachets misérables ou à tirer le diable par la queue à compter du 5 de chaque mois. L’aspiration naturelle d’un gars ou d’une fille doté d’un minimum de talent est de percer dans un métier où il y a pléthore de prétendants et peu d’élus pour reprendre une formule usée jusqu’à la corde. On ne peut pas reprocher à U2 d’être devenu ce qu’il est parce qu’il a vendu plus de disques que la plupart des mortels ou d’avoir eu les moyens de ses ambitions. Eternel débat sans fin mais qui a ensuite voué le groupe à être de plus en plus dévalorisé aux yeux de critiques acerbes qui les jugeront assez vite comme les fers de lance d’une banalité inconvenante et sans génie. Pardonnez-leur, mon Père, ces plumitifs ingrats ne savent pas ce qu’ils font…

 

U2 RAH

Rattle and Hum (pochette iconique de Bono éclairant The Edge avec un projecteur lors d’un concert, cliché signé Anton Corbjin) est enregistré alors que leur dernière livraison continue à truster les récompenses et achats compulsifs sur l’ensemble de la planète. Au fond, il marque la fin d’une ère, une forme de bilan de leur dix premières années de carrière. A la fois album studio et live, ce disque hybride pourrait volontiers passer pour un truc vite fait, édité pour satisfaire les attentes d’un public qui avait hâte d’ouïr le successeur de Joshua, ce qui est un peu le cas pour être franc. Pourtant, il ne faut surtout pas occulter ses innombrables qualités. C’est le reflet parfait de ce que représentait U2 en cette fin des années 80. Devenu objet de rejet, de répulsion ou de détestation, accusé d’être un produit sans intérêt, Rattle and Hum mérite, tel que The Soft Parade des Doors, thème de ma dernière chronique, d’être revu à l’aune de la carrière des Irlandais. Il serait faux de la voir comme une suite de morceaux sans rapport les uns avec les autres, composés à la va-vite et enregistrés entre deux concerts lors de la triomphale tournée du Joshua Tree. Le prétexte était de servir de bande-son au film en forme de carnet de route au beau noir et blanc réalisé en parallèle par Phil Joanou en référence au Dont Look Back de 1965 consacré à Bob Dylan. En réalité, il s’agit d’un hommage à cette musique américaine que U2 vénérait tant, poussant le vice jusqu’à s’enfermer plusieurs jours d’affilée dans les mythiques studios du Sun Records où le bellâtre Presley avait fait ses premières gammes et vocalises pour y graver les éternels brûlots musicaux qui résonnent dans nos têtes. N’ayant plus de gêne à se confronter à l’ancienne génération, il s’adjoignirent les services de ce même Dylan et du fabuleux BB King sur, respectivement Love Rescue Me et Love Comes To Town, deux des pépites studio de l’album.

 

Je peux volontiers accepter de faire l’impasse sur les huit morceaux live, mais ce serait parfaitement déraisonnable car U2 ne se contente pas de recracher quelques anciens titres en vue de remplir copieusement les quatre faces d’un double album vinyle. Ils nous proposent une véritable relecture de Pride (In The Name Of Love), Silver And Gold ou un I Still Haven’t Found What I’am Looking For paré d’une épaisseur insoupçonnée avec de magnifiques chœurs Gospel. Quant à leurs reprises d’Helter Skelter des gars de Liverpool ou Along The Watchtower de Bob D. (encore…), on ressent la foi ardente que le groupe au summum de sa forme met à les interpréter. En soi, comme les 9 autres morceaux studio, ils auraient constitué un excellent album séparé. (Pour l’anecdote, c’est aussi lors de ces séances qu’ils mirent sur bande leur version du superbe She’s aMystery To Me qui sera ensuite proposé à Roy Orbison)

 

Mais Rattle and Hum, au-delà de son hommage appuyé aux racines du rock et de son tour de force en matière de composition sur lequel nous reviendrons juste après, est surtout le témoignage d’un groupe en roue-libre (dans le bon sens du terme) qui cherche d’abord à se faire plaisir. Ils sont parvenus au firmament, ils ont accompli tous leurs rêves. Le reste, ce sera du bonus, la notion de plaisir en moins peut-être avec ce sentiment d’être constamment attendu au tournant.

 

A mon humble avis, deux titres surnage au-dessus du lot. Sans vouloir déprécier Hawkmoon 269 (comme le nombre de mixages nécessaires avant que le groupe en soit satisfait…et d’autres affirmeront que c’est un disque bâclé…) la belle balade Heartland ou God Part II, un hommage indirect à John Lennon, Rattle And Hum est mémorable, du moins à mon niveau, pour Angel Of Harlem au son des cuivres des légendaires Memphis Horns de l’écurie Stax (les accompagnateurs, entre autres, d’Otis Redding) et le morceau qui le conclue en beauté, All I Want Is You et ses cordes somptueuses arrangées par le légendaire Van Dyke Parks.

 

Sur le principe, ils sont aux antipodes l’un de l’autre. Angel Of Harlem est virevoltant, mené à un rythme d’enfer avec ses innombrables mentions à la culture US. A ce titre, petit aparté dont je suis coutumier, je voue une reconnaissance à Bono rien que pour sa référence au Love Supreme de John Coltrane dans le premier couplet qui m’a donné l’envie de découvrir cet album et ce musicien en partant de l’axiome, du haut de ma candeur juvénile, que si Bono aimait ce type de choses, c’est que c’était du très bon. Sur ce point, je n’eus jamais à le regretter, Coltrane faisant partie depuis de mes musiciens préférés. Pour en revenir à AOH (oui je préfère user de l’acronyme pour ne pas avoir à me répéter), c’est également l’un des rares titres de U2 où l’on peut danser, se laisser porter par la pulsion rythmique, se lâcher au sens propre. Il est d’ailleurs révélateur que le groupe le reprend souvent au cours de ses tournées, y compris aujourd’hui. Dans le genre un must.

 

Mais AIWIY (acronyme encore, cf ci-dessus) constitue un palier supplémentaire. D’abord, il est unique en son genre car le groupe a fait très peu appel à des cordes. Ils enrobent ainsi la chanson d’une beauté fragile, presque sur le fil du rasoir, et accompagnent idéalement la voix lancinante et éplorée de Bono qui semble appeler à l’aide sa promise qui s’enfuie, une sorte de Ne Me Quitte Pas à la sauce irlandaise. Je vous confesse que ce titre me donne toujours autant le frisson à chaque écoute tant il est parfait dans sa construction de la première à la dernière note avec cette conclusion qui s’étire en longueur, le groupe se dissipant petit à petit comme au matin de ces amours perdus pour laisser la place aux violons, un symbole en guise d’adieu, comme si U2 clôturait une page de son histoire personnelle avant de passer à la phase suivante.

 

La décennie 80 a été celle qui a forgé la légende de la bande à Bono (bon, il fallait bien que je case cette blague éculée…). Par le biais de cette chanson, il nous donnait déjà rendez-vous par la suite en nous faisant la promesse de belles choses pour les années à venir. Ils dépassèrent toutes nos espérances avec Achtung Baby, mais cela, c’est une toute autre histoire…

 

Alex Miles

 

PS : il était évident qu’AIYIS serait choisi pour servir d’illustration musicale 😊  

 

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13 décembre 2020

L’art délicat d’enfoncer les portes ouvertes…

 

J’aime le paradoxe.

 

Je ne vous balance pas cette affirmation sans raison. C’est une façon comme une autre d’entamer cette nouvelle chronique, mais j’estimais important de vous en faire part avant de m’attarder sur le disque qui en sera l’objet. Mon propos ne peut être intelligible pour la plupart d’entre vous que si je m’en explique au préalable. Il n’est pas question, je vous rassure, de me lancer dans une longue et vaine logorrhée verbale qui ne fera qu’obscurcir la teneur du message que je tiens à vous transmettre. Nous ne sommes pas là pour nous entretenir de philosophie, juste pour parler de musique.

 

Et c’est bien là que réside le cœur du problème et vous fera comprendre le choix qui va suivre. Il est certain qu’il surprendra un certain nombre des lecteurs qui prendront la peine de s’attarder sur ces lignes. Mais c’est là qu’intervient la notion de paradoxe par laquelle j’ai débuté ce texte. Il ne s’agit pas de déclarer ma flamme à un concept qui, sur le principe, n’a pas grand-chose à voir avec le thème que nous abordons sur ce blog – qui, soit dit en passant, n’est guère ravivé par l’humble rédacteur que je suis par manque de temps, hélas. Mais, si je suis attaché à ce terme, c’est parce que je suis fermement opposé à toute forme de facilité bien-pensante qui consiste à s’abriter derrière le tout-venant ou le convenu et d’éviter ainsi toute prise de risque. Ma démarche n’a pourtant rien d’héroïque à la base. Je ne m’imagine pas un seul instant me parer du lourd costume de contestataire bon teint ou de redresseur de torts impénitent au nom d’une indépendance de façade déjà garantie par l’anonymat de mon pseudo de pacotille derrière lequel je suis en mesure de donner libre cours à mes élucubrations littéraires.

 

Bref, pour ne pas avoir à m’appesantir sur ce débat sans fin qui ne regarde au fond que ma petite personne, je me refuse à tomber dans le piège d’une sélection pragmatique qui consiste à saluer en permanence l’œuvre ultime d’un artiste de renom au simple nom du fait que c’est un chef d’œuvre qui a su traverser les époques après avoir marqué la sienne. C’est pour cette raison, et même si je juge que ce type d’initiative éditoriale est parfois intéressant, que je renâcle à feuilleter les listes des prétendus « meilleurs-albums-de-tous-les temps », bien que vous noterez que l’on retombe immanquablement, à quelques exceptions près, sur les mêmes disques. Il y a là-dedans une forme d’arbitraire qui me déplait car tout reste au fond une question de subjectivité. Dans ces classements, il arrive fort souvent que nombre d’albums qui vous accompagnent depuis des lustres n’y figurent pas, et vous serez le premier à vous agacer de ne pas les voir à la place qu’ils méritent. Vous verrez, en dehors de rares enregistrements estampillés « cultes », qu’on retient aussi les chiffres de vente, comme si le nombre d’exemplaires écoulés au gré des années ou des décennies en faisaient par essence un monument de l’histoire du rock. Si je veux me montrer un brin cynique, il y eut parfois des succès mondiaux qui m’ont laissé au mieux circonspect au pire totalement indifférent tellement la qualité musicale de l’album objet d’une vénération internationale mais surfaite me semblait pour le moins suspecte. Je pourrai vous en citer une liste longue comme le bras, mais je ne souhaite pas pour le moment m’attirer les récriminations vindicatives des gardiens du temple qui ne goûterait à mon opinion tranchée sur des œuvres prétendument inattaquables.

 

En ce sens, The Soft Parade des Doors est dans l’esprit de mon introduction. Il est inutile, je pense de vous les présenter ou de vous énumérer le nom des membres de ce groupe qui a marqué l’histoire du rock avec un grand H. Il est également inutile de revenir sur son histoire compliquée. Un très mauvais film d’Oliver Stone s’en est déjà chargé.

 

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Formés au milieu des années soixante, ils furent les représentants d’une vague déferlante issue de la côte Ouest des Etats-Unis et les porte-drapeaux d’un style unique en son genre, mélange de chansons populaires qui ont su glaner les sommets de charts, de revendications sous-entendues dans des textes au lyrisme déjanté voire scabreux ou boursouflés de leur meneur en chef, le charismatique et iconique Jim Morrison – dont  les photos continuent à servir d’icones pour des milliers d’adorateurs à travers la planète – et d’une forme d’intellectualisation de ce rock qui n’était plus seulement l’apanage de teenagers boutonneux et en transes. En fait, Morrison et sa bande ont peut-être anticipé le fait que ce public avait grandi, pris en maturité et était prêt à entendre ce qu’ils avaient à dire par le biais de leurs chansons. On ne voulait plus se contenter de bluettes aux paroles lénifiantes sur le thème sirupeux du « I love you and you know it’s true » dégoulinant de mièvrerie. Au travers de ses premiers titres, le groupe avait su conquérir la jeunesse de son pays d’origine sans tomber dans les pièges d’un show-business prompt à les dévorer tout cru. Leurs concerts étaient de véritables messes où Morrison s’accaparait le rôle du prêcheur en mode déclamatoire arpentant l’espace de la scène sous les yeux énamourés ou passionnés de fans proches de l’hystérie. Bien sûr, il y eut des débordements, des interruptions de concerts, des arrestations mémorables sur scène, le plus célèbre étant celle de ce concert de Miami ou Los Angeles (je parle de mémoire car je n’en suis plus sûr à cent pour cent, l’inconvénient d’écrire sans aucune note) où il avait été empoigné sur scène par les forces de police après avoir dévoilé ses attributs virils face à une foule qui avait pu apprécier cet exhibitionnisme un poil (excusez du terme) outré. Mais tel était Jim, outrancier à l’excès, brûlant sa vie par les deux bouts, perpétuellement sur la corde raide, obsédé par une gloire destructrice qui lui était véritablement tombé sur la tête à la suite de ce Light My Fire qui avait embrasé le cœur et l’âme de millions de ses semblables.

 

Par la suite, des tubes, il y en eut par poignées (normal pour un groupe qui s’appelle The Doors… j’arrête là les blagues à deux sous dont je me suis fait le spécialiste au risque de me voir claquer la porte au nez par des hordes furieuses qui n’apprécieraient guère cet humour buté dont je m’obstine à faire usage. J’ai atteint un seuil que je ne m’aventurerai pas à dépasser). Le plus étrange est d’avoir su acquérir une immense renommée avec des textes sombres, des mélodies fortement imprégnées de musique contemporaine (leur claviériste, Ray Manzarek, avait une formation classique) ou de jazz et de blues (Robbie Krieger était et reste un formidable guitariste et John Densmore un batteur au groove unique). C’est d’ailleurs ce qui fait la richesse des Doors, cette synthèse entre plusieurs genres qui ne manqueront pas d’être aussi une source d’inspiration pour les groupes progressifs de la décennie suivante, à légal du Jefferson Airplane ou Grateful Dead. Par contre, il est pour le moins étonnant que des titres si difficiles d’accès comme The End (et son fameux passage censuré, le quasi œdipien « Mother, I want to… » car trop choquant pour les âmes sensibles mais que Jim ne se gênait pas à hurler par pure provocation sur scène) ou When The Music Is Over, des litanies de plus de dix minutes pas vraiment destinées à être diffusées sur les ondes radios aient autant les préférences des fans. Balançant entre approche commerciale et orientation cérébrale, The Doors demeure donc un cas unique en son genre.

 

Pourtant, à compter de son 3ème album, Waiting For The Sun, le groupe adopte un schéma plus classique faisant le choix de chansons courtes et fortement « pop », comme le révèle Hello, I love you, bien plus abordable et légère. Les esprits chagrins pourraient y voir une forme de déclin, et cet opus, même s’il n’atteint pas la puissance sonique des deux précédents, a de réels qualités et mériterait amplement d’être réévalué. Le souci, à l’image de celui qui lui a succédé, est d’être coincé entre quatre mastodontes qui ont suffi à parer le quatuor des vertus de l’immortalité. D’ailleurs, si vous étudiez attentivement les compilations des Doors, vous vous rendrez compte que peu de chansons des Waiting For The Sun ou The Soft Parade, parviennent à s’y faire une place de choix. A ce niveau, on parlera d’une forme d’ostracisme, probablement parce qu’on les jugent moins dignes des autres.

 

Et c’est justement là que repose le ferment de la thèse que je soutenais plus haut. A savoir que les deux albums précités comptent pour moi parmi les meilleurs du groupe quoi qu’en disent les médisants de tous bords. En ce sens, The Soft Parade, édité en 1969 – année bénie pour le rock lorsqu’on voit la série d’immenses albums publiés en quelques mois – a démontré que Morrison et ses sbires étaient capables de proposer un produit différent et de ne pas s’enfermer dans un schéma préétabli qui consiste généralement à se plier à la volonté d’un public qui s’attend à ce que vous fassiez exactement ce qu’il souhaite, quitte à vous répéter inlassablement et n’être plus qu’une pénible caricature de vous-mêmes.

 

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En réalité, The Soft Parade passe habituellement pour le disque le plus faible des Doors, pour ne pas dire le plus mauvais. Il lui a été souvent jeté un anathème injustifié selon moi. Il est évident que le style adopté, les arrangements ou le contenu sont aux antipodes de ce que le groupe a pu produire auparavant. Ici, c’est luxuriant, plutôt enjoué si l’on se réfère à l’ambiance générale. On note l’intervention d’un orchestre à cordes et cuivres tonitruant (l’excellent – si, si – Tell All The People), ailleurs un clavecin sautillant (Touch Me) ou menaçant (Shaman’s Blues). Morrison s’extirpe enfin de sa peau du « King Lizard » pour explorer d’autres voies, se faisant volontiers crooner par moments, voire se laissant aller à des extravagances qu’on ne lui connaissait pas (le rigolo Runnin’ Blue et son atmosphère square-dance endiablée que l’on couplera au primesautier Easy Ride). En fait, et je crois que c’est là que l’on trouvera les ferments de l’incompréhension qui a saisi les admirateurs du groupe et qui persiste encore aujourd’hui, c’est la tonalité éclatée de cet album qui n’a rien en commun avec le reste de sa discographie. Un titre comme Wishful Sinful dans lequel les cordes tiennent en fois de plus – une fois de trop ? – la dragée haute avait de quoi estomaquer les adorateurs de Break On Thru ou de Strange Days

 

Toutefois, à bien l’écouter en prenant un minimum de recul, il y a une logique imparable dans tout cela, celle d’un groupe qui restait ouvert (ok après celle-là, j’arrête…) à d’autres formes d’expression musicale. Quoi de plus beau et de meilleur de ne pas se figer, de ne pas se braquer sur une vision étriquée de son art et de succomber de temps à autre à une forme de récréation qui n’a rien de honteuse sur le fond ou la forme ? The Soft Parade pourrait volontiers être assimilée à une parodie des Doors par eux-mêmes. Mais ce serait un avis réducteur et totalement erroné. La preuve en est avec le morceau qui clôt l’album, le superbe titre éponyme qui contient ce vers génial : « You can not petition the Lord with prayers », l’une des plus grandes pièces jamais écrites par le groupe, un morceau à tiroirs découpé en plusieurs actes et qui monte crescendo après un passage au clavecin, un intermède aux accents funky puis une conclusion en mode rageur avec un Jim à son zénith. Au final, c’est cette chanson qui est certainement la plus proche du style des Doors. Elle sera d’ailleurs en partie reprise dans le très long et parfois abscons Celebration of The Lizard. Mais, vu les critiques très négatives de l’époque, The Soft Parade sera vite remisé au placard, car indigne du talent des Doors pour la majorité de ces pourfendeurs.

 

Cependant, et je ne crois pas être le seul, notre jugement sur celui-ci mérite amplement d’être révisé. La preuve en est qu’il a été somptueusement réédité à l’occasion de ses 50 ans dans une édition comprenant nombre de prises alternatives, dont l’ensemble des titres avec seulement Morrison, Manzarek, Krieger et Densmore, sans l’apparat d’origine, une nudité qui leur sied parfaitement et démontre mieux que tout autre argument combien ils étaient de haute volée.

 

Alors oui, il est temps de réhabiliter The Soft Parade et de l’aborder avec un œil neuf sans courir le risque de s’enfermer dans des clichés vers lesquels on tend à rattacher des musiciens qui ont su imprimer d’une marque indélébile leur empreinte à un instant donné. Il convient de toujours envisager l’œuvre d’un artiste quel qu’il soit dans sa globalité et non d’opérer une sélection drastique qui, par essence, est totalement absurde. Des génies ont pu se fourvoyer, faire le disque de trop, le truc improbable qui prouve qu’on a tous le droit à l’erreur et qu’un bref égarement ne remet nullement en cause les compétences d’untel ou d’untel.

 

C’est pour cela que je vous recommande vivement de vous plonger au plus vite dans The Soft Parade sans chercher à y voir autre chose que la concrétisation d’un projet un peu rembarré et à part dans une carrière exceptionnelle qui continue d’influencer encore de nombreux musiciens, bien que le succès des Doors demeure un secret bien gardé dont seuls eux détenaient la clé … (bon OK, j’ai craqué une nouvelle fois sur la fin…)

 

Alex Miles

PS : Le morceau habituel... Une version live assez rare

 

25 octobre 2020

Tragi-Comedy

Faisant foin du contexte sanitaire actuel et des menaces de reconfinement partiel, total ou ciblé qui nous sont assénées à tout bout de champ par des médias complaisants, je ressors du bois en ce jour d’octobre alors que nous sommes désormais à deux doigts d’hiberner contre notre gré pour une bonne partie de l’hiver. Autant dire que l’on risque fort d’avoir les boules à Noël, et par uniquement celles qui décoreront notre beau sapin.

 

Je ne prétends pas être le porteur de mauvaises nouvelles ou me montrer prophète en la matière dans de telles circonstances, mais il était temps de me remettre à l’ouvrage et d’œuvrer de nouveau sur ce blog que j’avais – encore une fois – laissé de côté pendant une période prolongée au point de vous faire croire qu’il était mort sans avoir vraiment vécu.

 

Sans rentrer dans des détails personnels qui, à ce titre, ne vous intéresseront pas et seront hors-sujet, disons, pour résumer, que certaines évolutions de type professionnel m’ont empêché de donner un digne successeur à mes précédents articles. Vous me voyez désolé de mon manque de régularité dans la composition de textes qui ont avant tout pour but de vous faire partager mon amour – et le terme n’est pas exagéré – pour des disques qui ont jalonné ma vie et  continuent à la marquer de leur sceau indélébile en dépit du temps qui s’écoule.

 

Donc, prenant mon courage à deux mains et mes dix doigts engourdis par manque d’exercice tapuscrit, je me suis vaillamment remis à l’ouvrage en espérant qu’il ne faille pas attendre encore six mois à un an pour vous proposer la suite de mon voyage intime au pays des notes.

 

Pour ce faire, il était crucial de dénicher le bon prétexte pour reprendre ces activités parallèles et vous dénicher la galette à même de me redonner l’allant nécessaire à vous rédiger  quelques pensées futiles et procurer l’envie à mes chers lecteurs de se plonger séance tenante dans la découverte d’une œuvre essentielle à mes yeux.

 

Et voilà que les hasards du calendrier m’ont fourni l’occasion idéale de vous causer d’un des groupes envers lequel je voue une admiration sans failles depuis une vingtaine d’années. Je n’écris pas ces mots sans un vif pincement au cœur, compte tenu qu’il avait été prévu que j’aille le voir en concert à la fin du mois de septembre dernier si ce fichu Covid-19 n’en avait empêché la tenue au sein du prestigieux cadre de la Philharmonie de Paris. Notez que je ne ressens aucune amertume ayant déjà eu le bonheur d’être le témoin privilégié d’une bonne dizaine de ses prestations avec un plaisir renouvelé. Ce n’est donc que partie remise, mais j’en étais d’autant plus peiné que l’artiste en question s’apprêtait ni plus ni moins à nous interpréter sur scène l’intégralité de son œuvre répartie sur six soirées, à raison de deux albums par soir. Autant dire que cette expectative m’avait mis dans tous mes états et que j’avais réservé des places pour les deux soirées au cours desquels il auraient dû jouer trois de mes scuds favoris. Hélas, le sort en a voulu autrement.

 

Mais je ne suis pas là pour m’épancher sur mon désarroi de spectateur frustré et après vous avoir seriné, comme à mon habitude, avec une introduction sans fin, j’en viens enfin au sujet qui nous concerne. Il y a quelques jours de cela a été édité en format CD et vinyle un luxueux coffret regroupant les bons offices de The Divine Comedy mené par le brillantissime Neil Hannon, à la fois chef d’orchestre, pluri-instrumentiste, auteur, compositeur, chanteur, et pour ainsi unique membre d’un ensemble dont la composition a évolué au gré du temps. The Divine Comedy est à classer au sommet de mon panthéon musical. Il serait inutile de vous décompter le nombre de fois où chacun de leurs albums est passé sur la platine laser. Sans faire preuve d’une prétention déplacée, je les connais quasiment par cœur, note par note. Ce groupe, c’est un peu comme l’ami de la famille, le gars précieux dont on finit par penser que l’on est l’un des rares à connaitre son existence et qu’on se targue de faire découvrir à un cercle limité de relations pour ne pas en gâcher la beauté. C’est un trésor jalousement gardé, le plus incroyable que nous est donné la bonne veille Angleterre. Même si Neil est Irlandais d’origine…

Neil_Hannon

En 2020, The Divine Comedy a fêté ses trente ans de carrière et son leader charismatique ses cinquante balais au compteur. Cela aurait dû être une brillante commémoration hélas retardée par des circonstances que personne ne maîtrise. Ce qui me fait pester davantage contre le sort qui semble collé à la peau de ce cher Hannon qui, selon moi, n’a jamais rencontré un succès à la hauteur de son immense talent. Pourtant, malgré l’estime de ses pairs, il n’a pas su trouver son public bien que celui de ses fans lui soit extrêmement fidèle, comme le prouve ses tournées quasi-complètes en France. Malgré son côté éminemment british et ses inspirations qui lorgnent du côté – pêle-mêle – de Scott Walker, David Bowie ou Philip Glass pour ne citer que quelques noms retenus au gré de ses interviews, Neil Hannon fait l’objet d’un véritable culte dans notre contrée accomplissant même l’exploit d’avoir été porté aux nues en France avant même de se faire un nom de l’autre côté de la Manche. De ce fait, il a toujours une solide base de fans qui ont suivis avec une attention régénérée (attention, teaser !) ses différentes pérégrinations.

 

Les chansons de Neil Hannon constituent en elles-mêmes un univers plutôt inclassable. On les a souvent réduites à du rock baroque aux mélodies ciselées et aux paroles teintées d’ironies qui, en général, vous racontent une histoire en moins de cinq minutes. En ce sens, Hannon est l’un des plus remarquables storytellers de ces dernières décennies. Arrangées avec un soin méticuleux par l’apport de cordes et de cuivres rutilants, la musique de The Divine Comedy n’est nullement alourdie par ces ornements instrumentaux qui ne lui donnent que davantage d’ampleur et de majesté. Aussi à l’aise dans la balade dépouillée que dans un rock aux accents grandiloquents, il me serait difficile de vous faire un classement de ses albums en partant du moins bon au meilleur. Chacun apporte sa pierre à l’édifice et l’excellence en est constante. Vous m’objecterez, avec raison, que je ne dispose pas du recul nécessaire pour, parler d’un groupe devant lequel je me prosterne depuis des lustres. Et vous n’auriez pas tort. En même temps, un blog tel que celui-ci n’a pas vocation à émettre de jugement négatif sur des artistes qui ont eu la capacité à capter votre attention à un moment précis. The Divine Comedy justifie à lui seul la dénomination de ces pages. De ses treize albums studios, et j’y incorpore le tout premier, Fanfare For The Comic Muse paru en 1990 et jamais réédité avant cette année, il m’a fallu pourtant en isoler un. Je n’avais que l’embarras du choix. Après moult tergiversations – qui n’ont pas été bien longues non plus –, je me suis concentré sur celui que j’estime être le plus bel opus de sa carrière.

 

Cependant, je me dois d’être objectif. Si mon choix a été orienté vers le disque en question, c’est tout simplement parce qu’il a été le premier que j’ai eu en ma possession au début de ce siècle. Et pour être honnête, je l’avais acquis par hasard. J’ignorais qui était The Divine Comedy à cette époque. Leur nom me disait vaguement quelque chose sans que je me sois plongé dans une exploration scrupuleuse de leur œuvre passée. En cette Fin du Siècle (référence !), je ne jurais que par les groupes issus de la British Pop (Oasis, Blur, et affiliés) ou les délires formels des Radiohead (je ne m’étais pas remis du choc provoqué par le fabuleux OK Computer). Et il s’avéra que le producteur de cet album de The Divine Comedy était précisément celui du groupe précité ainsi que de cadors tels que Beck ou Travis. Cette simple information glanée dans je ne sais plus quel article avait fait office de porte d’entrée en ce qui me concerne pour acheter Regeneration sorti en 2001.

the-divine-comedy-regeneration

Et je n’en fus pas déçu. Ce fut une véritable claque, un coup de semonce dont je porte encore les séquelles près de deux décennies plus tard. Toutefois, et en cela mon approche pourra vous sembler pour le moins étrange, cet album ne vous donne pas du tout une idée précise de ce qu’est la musique de Neil Hannon. C’est une série de chansons plutôt sombres où les cordes se font discrètes et les guitares omniprésentes.  Il n’est pas du tout représentatif de son style. Si vous me demandiez quel serait l’album à vous recommander pour vous faire découvrir ce groupe, je vous citerai sans réfléchir Promenade (1994), A Short Album About Love (1997) ou Absent Friends (2004) qui déploient l’extraordinaire vitalité créatrice de ce satané Neil. Ici, de légèreté, de cynisme sous-jacent ou d’une vision distanciée sur les êtres qui nous entourent, il n’y en a pas point. Regeneration cumule toutes les apparence de l’album charnière, celui par lequel l’auteur-compositeur essaye de sortir de sa zone de confort et de ne pas se répéter indéfiniment. Pour la première fois depuis ses débuts avec un producteur très éloigné de son univers aux commandes, Hannon se met davantage en danger et ne s’expose plus derrière la peau d’un personnage à mi-chemin entre dandy décadent et poseur flamboyant. Il se montre à nu devant nous, se débrassant de ses oripeaux originels, de ses costumes stylés pour une musique écorchée où il nous révèle un tout autre visage. Si vous vous attardiez sur Regeneration, vous vous feriez une fausse idée de lui. Sur la pochette, il arbore des vêtements basiques, des cheveux longs, en fait ce qu’il était lorsqu’il n’endossait pas la peau d’un de ses personnages. Était-ce la volonté de Nigel Godrich, producteur exigeant et autoritaire qui parvint même à pousser dans ses retranchements un type comme Paul McCartney au point que ce dernier ne garde pas un très bon souvenir de leur collaboration qui donna lieu au chef d’œuvre absolu de sa carrière solo ? D’ailleurs, à l’égal de son illustre confrère de Liverpool, Hannon ne semble pas avoir été à l’aise avec Godrich, tel qu’il nous le dit entre les lignes du texte qui accompagne la réédition de 2020.

 

Mais force est de souligner que The Divine Comedy avec des pépites qui n’ont rien de commun avec Tonight We Fly, Geronimo, I’m All You Need, Something For The Week-End, National Express ou le sublime Songs Of Love atteint des sommets de perfection. Oubliés le rythme frénétique d’un troupeau de chevaux lancés au galop dans les paysages mélancoliques de la campagne britannique. Ici, nous avons droit à de la retenue, comme si nous pénétrions malgré nous dans le domaine intime de Neil Hannon. Epaulé par une bande de musiciens qui se mettent à son diapason, les morceaux s’enchainent les uns à la file des autres avec une logique implacable. Malgré l’absence d’une ligne directrice qui prévalait lors de ses précédentes livraisons, Regeneration est d’une unité constante depuis l’acoustique Timestreched jusqu’au final The Beauty Regime. Entre ces deux morceaux qui servent à la fois de lever et baisser de rideau, se déroulent une suite de titres somptueux où la voix magnifique de baryton de Neil se met volontairement en retrait pour mieux en accentuer la mélancolie. La basse ou la guitare électrique sont là, en sourdine, parfois oppressante (Note To Self, Eye Of The Needle ou le titre éponyme avec son crescendo hallucinant). Quand bien même Neil succombe parfois à des airs faussement enjoués (Perfect Love Song ou Love What You Do), c’est une certaine noirceur qui prédomine au bout du compte. A ce niveau, il convient de citer ce que j’estime être le summum en matière d’écriture dans toute l’histoire de TDC, à savoir Bad Ambassador, Lost Property et l’exceptionnel Mastermind. Ces trois chansons sont tout bonnement remarquables de la première à la dernière seconde. On a le sentiment en les écoutant  d’une profonde tristesse, d’un spleen lancinant qui ne nous inspire guère un sentiment de gaieté. C’est ce qui ressort de cet album et qui me paraît contradictoire.

 

Lors de son enregistrement, Neil Hannon est à l’apogée de sa carrière. Ses trois derniers albums se sont hissés dans le Top Ten des British Charts, dont un Best Of qui est monté à la troisième place. Il est fraîchement marié et jeune père. Il n’a plus qu’à dérouler le fil qui se tend devant lui et de reproduire à l’infini le style qui lui avait valu les honneurs du public. Mais voilà que ce bougre d’homme prend un contrepied total et tempére ses ardeurs en décontenancant ses admirateurs. Regeneration n’est pas en soi un disque "agréable". Il peut même en rebuter certains (d’ailleurs, son succès sera bien moindre et sonnera le glas de ses ambitions).

 

C’est là que réside toute l’ambiguïté. J’ai été initié à The Divine Comedy par le biais de cet album. Je n’avais aucun a priori. A mon avis, il allait dans la droite ligne de ce que j’écoutais à l’époque. Il ne m’avait donc pas surpris en tant que tel. Quand bien même je me suis ensuite mis en quête de ses œuvres ultérieures sans retrouver la grâce indéfinissable de ce pur chef d’œuvre estampillé 2001, cela ne m’a nullement empêché de devenir un fan extatique de Neil Hannon. Parce que la musique peut aussi être de temps à autre question de préjugés. Il ne fut ni le premier ni le dernier musicien de la planète à tenter autre chose ou à avoir une approche différente de son art. Certains ont réussi, d’autres se sont cassés les dents. Malgré tout, Regeneration demeure un album exemplaire. Je ne comprends pas qu’il ne soit pas cité comme l’un des meilleurs de tous les temps. Mais ce sont les injustices inhérentes à un milieu qui préfère saluer les créations de chanteurs et chanteuses indigents plutôt que d’honorer un type tel que Neil Hannon qui parvient à vous pondre une demi-douzaine de merveilles par disque, au point de rendre tout projet de compilation dérisoire.

 

Par contre, pour conclure, même si je vous engage vivement à jeter une oreille sur Regeneration, précipitez-vous également sur le coffret Venus Cupid Folly And Time qui vient de sortir. S’il y a bien quelqu’un qui mérite de se voir récompenser de ses efforts et de vous délester prestement d’une centaine d’euros, c’est bien Neil Hannon et sa Divine Comedy. Offrez-vous, en ces temps difficiles, un voyage à peu de fais. Je vous garantis un dépaysement total !

Alex Miles


10 avril 2020

Let’s Talk Talk about it…

Bon sang, deux chroniques en moins de 24 heures, après avoir attendu plus d’un mois – en étant généreux – avant de vous proposer hier un digne successeur à la toute première publiée sur le site fin février. Autant dire que j’ai de nouveau la fièvre de l’écriture et qu’il devenait urgent de me remettre sérieusement à l’ouvrage pour faire vivre cette page qui était un peu en état de coma avancé.

Je vous arrête tout de suite : ne mettez pas sur le dos de mon ironie coutumière une volonté de faire de l’humour déplacé en faisant référence à la situation actuelle. Je trouverai cela parfaitement indigne de ma part. Surtout que mon objectif est de vous faire modestement oublier durant vos quelques minutes de lecture les tourments qui nous assaillent de toutes parts à cause de ces deux mots qui commencent chacun par la lettre C répétés à longueur de journée par des médias qui se complaisent à diffuser un climat anxiogène dont ils sont les principaux pourvoyeurs.

Bon, je ne vais pas non plus me hasarder à me lancer dans une violente diatribe contre les chaînes d’infos. Le but de cette page n’est pas de dénoncer telle ou telle chose, mais seulement de vous offrir, comme je vous l’avais expliqué il y a un mois en arrière, une autre manière d’aborder la critique musicale en vous présentant des albums connus ou non mais qui ont surtout marqué mon apprentissage personnel.

Mais, par cette introduction qui, encore une fois, s’étale sur plusieurs lignes et m’oblige à accélérer frénétiquement le rythme de ma frappe pour en venir enfin au sujet qui va réclamer toute votre attention, je tenais à mettre les choses au clair et à vous affirmer que le paragraphe auquel je me suis astreint d’apporter une petite explication de texte ne souffre d’aucune ambiguïté.

Ceci étant dit, nous pouvons maintenant entamer cette troisième chronique de Ze Records Of a Lifetime.

Pour ce faire, après de longues délibérations et palabres (sic) avec moi-même qui m’ont empêché de trouver un juste sommeil jusqu’à l’aube, j’ai décidé de vous parler parler du groupe Talk Talk (ah ah ah… pas de commentaire svp 😊)

Bon, pour le coup, il serait vain de vous tracer les grandes lignes in extenso de l’histoire de ce groupe formé au début des années 80 par Mark Hollis (claviers et guitare), Paul Webb (bassiste) et Tim Freise-Greene (claviers et guitare).

 

Talk Talk

Je tiens à dire que, dans mon panthéon personnel, il ne s’agit ni plus ni moins que d’un de mes dix groupes favoris et ce depuis que bébé Presley a poussé ses premiers cris dans les studios Sun de Sam Philips en 1954. Autant dire que parler parler de Talk Talk (bon j’arrête avec cette blague lourdingue), revient à célébrer une œuvre qui a pour elle l’éminent avantage de la brièveté (seulement une décennie et 5 albums au compteur, ce qui vu la durée de vie de cette bande, est plutôt honorable).

Talk Talk peut surtout se targuer de ne pas avoir produit de disque mauvais, même si je peux émettre quelques réticences sur le premier qui, à mon avis, passe plutôt mal l’épreuve du temps en raison de synthés faméliques au charme vieillot qui ont aussi donné un sacré coup de vieux aux premiers Eurythmics par exemple.

Issu de la vague New-Wave qui a émergé dans l’Angleterre Thatchérienne, au même titre que Depeche Mode, Orchestral Manœuvres in The Dark, Duran Duran ou le duo précédemment citée, ils se caractérisaient par une relecture synthétique de la pop anglaise, faisant plus appel aux bidouillages de toutes sortes sur des claviers numériques remisant au placard les bases instrumentales du rock, à savoir la guitare, basse et batterie, sainte trinité sans laquelle cette musique ne serait pas ce qu’elle est devenue.

Après ce galop d’essai, disons moyen pour être franc, intitulé (était-ce prophétique ?) The Party’s Over (1982) qui contenait le mini-tube Talk Talk (tiens tiens…) et ne s’encombrait pas de l’apport inestimable d’une quelconque gratte à six cordes, Mark Hollis et sa bande sont passés à la vitesse supérieure dès 1984 avec la parution de It’s My Life qui, en dehors du titre éponyme, contient surtout Such A Shame et Dum Dum Girl, premiers chefs d’œuvre qui n’ont pas pris une ride tant ils sont encore balancés sur les ondes aujourd’hui. Même si, par un curieux effet du destin, ils n’ont pas rencontré de réel succès dans leur pays d’origine (comme quoi nul n’était prophète en son pays, Neil Hannon de The Divine Comedy pourrait vous en toucher un mot d’ailleurs…), ils ont permis de lui donner une solide assise en Europe.

Sauf que je ne vais pas pouvoir m’empêcher d’écrire ce terme qui résume souvent le destin contrarié de nombre de musiciens qui auraient pu devenir immenses mais ont dû revoir à la baisse leurs ambitions avant de disparaître totalement des écrans radar.

Les tubes de Talk Talk reposaient sur un terrible malentendu qui a ensuite biaisé leur approche de la musique.

Mark Hollis, le leader du groupe, un génie qu’il faudrait réhabiliter, eut enfin droit à des louanges méritées le jour où le monde apprit son décès en 2019. Comme quoi, c’est toujours une fois mort que l’on se rend compte de l’impact ou de l’influence qu’ont pu avoir certains gars dans leur domaine. La mort a pour unique avantage de vous grandir aux yeux de beaucoup de gens… Quelle ingratitude ! ☹ Après cette succession de hits, il ne l’entendit pourtant pas de cette oreille (qui entre nous soit dit était fort grandes mais ceci est un détail anatomique sans importance).

mark-hollis

Il refusa ainsi de se plier aux règles du show business. Il ne voulait pas s’enfermer dans le rôle un poil difficile à assumer sur le long terme de faiseur de tubes à la pelle, surtout que sa culture musicale était aux antipodes des ritournelles originellement composées pour le groupe. Fan de The Doors, Ravel ou Ligeti, il ne pouvait accepter de s’enfermer dans une position incommode de rock-star qui n’était pas dans son caractère. Si on voulait se montrer un tantinet cynique, je dirais qu’il a d’abord fait en sorte que Talk Talk se fasse un nom sur une scène britannique déjà passablement encombrée par un nombre dantesque de musiciens de qualité, un peu comme ces enfilades de bagnoles à l’arrêt sur le périph’ parisien un jour de grève des transports.

Les ventes assez correctes des deux premiers opus lui ont de ce fait permis d’acquérir une certaine légitimité et de faire évoluer le son et l’identité de Talk Talk dans le sens qu’il désirait (secrètement je suppose, sinon aucune maison de disques ne se serait risquée à signer un contrat avec ce drôle de zigue)

C’est ainsi que dès la publication en 1986 du magnifique (et je pèse mes mots) Colour Of Spring, on observe un virage à 180 degrés. Il était composé de 8 titres d’une durée totale de 45 minutes, ce qui vous donne une vague idée de la durée moyenne de chaque morceau avec la participation de musiciens venus d’horizons différents tels que Steve Windwood (Traffic, Blind Faith entre autres), Danny Thompson (bassiste sur les albums de Nick Drake) ou Robbie Mc Intosh (guitariste de The Pretenders ou de Paul McCartney).

Même si la plupart des titres conservaient une construction classique, on s’aperçoit d’emblée qu’elle est beaucoup plus travaillée ou qu’elle s’étire en longueur. L’apport des synthétiseurs y est bien moindre qu’auparavant. Le groupe a surtout recours à des instruments dits organiques, très traditionnels, ce qui procure une toute autre ampleur à des chansons comme I Don’t Believe In You, Living In Another World ou le sublime Give It Up et sa ligne mélodique d’orgue entêtante jouée par Windwood.

Si ce disque a connu un certain triomphe à l’échelle du groupe, c’est-à-dire convenable, il n’en demeure pas moins qu’il n’avait pas beaucoup de points communs avec leurs précédentes réalisations, si l’on excepte la voix de Hollis et aussi sa faculté à pondre des mélodies imparables en collaboration avec Friese-Greene, également producteur, qui ont le don de se graver dans votre tête dès la première écoute. Cependant, il était clair que Talk Talk était rentré dans une autre dimension et que la New-Wave des débuts n’était plus qu’un lointain souvenir.

Et c’est en 1988 que Mark Hollis va accéder à l’immortalité et s’imposer définitivement comme un artiste à la fois culte et maudit avec Spirit Of Eden sorti en 1988 (quelle pochette ! dessinée par James Marsh).

Spirit_of_Eden

Il est étrange, en compulsant les articles rédigés à la mort de Hollis, que la majorité d’entre eux se focalisaient sur ce seul album et soulignaient combien il était au mieux extraordinaire au pire qu’il avait influencé un paquet de groupes actuels. Autant dire que la malédiction de Talk Talk et, hélas, son relatif oubli, n’était plus de mise. On peut regretter cette relecture a posteriori d’une œuvre incomprise même si, à l’époque, la presse avait été plutôt indulgente avec cet album totalement déroutant.

Je vous avoue que j’aurai beaucoup de mal à vous le décrire tant il est aux antipodes de la production courante de cette fin des eighties. En fait Mark Hollis avait dix ans d’avance sur la concurrence, un visionnaire qui n’a été que tardivement reconnu par ses pères. Après les sautillants Talk Talk ou Such A Shame (mais si vous attardez sur les paroles, vous verrez que la gaieté n’est pas vraiment l’apanage du parolier Hollis), c’est un vrai séisme qui vient remettre en cause nos certitudes et notre vision du groupe.

Il se compose de six morceaux sans réelle connexion entre eux, si ce n’est l’absence de silence, un peu comme dans Sergeant Pepper. Je vous les énumère dans l’ordre tant ils sont parfaits :

The Rainbow – Eden – Desire - Inheritance – I Believe In You – Wealth

Mais leur construction n’a rien de basique et ne s’appuie en rien sur la sempiternelle base couplet/refrain/couplet/instrumental/reprise refrain et fin de la face A. On est plus proche de Pink Floyd ou de Soft Machine si on veut à tout prix lui accoler des références.

Pour faire court, chaque titre est précédé d’une introduction étirée de deux ou trois minutes avant que la voix de Hollis ne pointe le bout de son nez. D’ailleurs, parlons-en de cette voix ! Sur Spirit Of Eden, elle est magnifique. Même en tentant de déchiffrer les paroles reproduites de façon manuscrite et illisible sur le livret, il est impossible d’en comprendre le sens tant elles sont obscures, un alignement disparate de mots ou de bouts de phrases à la manière d’un cadavre exquis. La voix s’assimile davantage à un murmure, presque un marmonnement qui convient tout à fait à l’atmosphère générale de cette galette.

Il n’y a quasiment pas de ligne mélodique, seulement un empilement de sons distincts qui ont été d’abord enregistrés séparément avant d’être mixés ensemble dans le but de leur donner un semblant de cohésion qui ne vous explose pas de suite à la figure.

De plus, il faut noter que la groupe a à jamais foutu ses synthés à la poubelle : orgue lascif et distant, piano martelé, cordes parfois désaccordées souvent lancinantes, rythmique martiale, cuivres souffreteux, chacun de ces éléments jouant en permanence à contretemps des autres.

On pourrait dès lors croire qu’il s’agit d’un salmigondis musical dénué de toute musicalité, mais il n’y aurait rien de plus faux. Il est primordial de ne pas s’arrêter sur une première impression ou écoute. Ce ne serait pas lui rendre justice. C’est un album qui a cette qualité de s’imposer sur la durée, par petites touches formelles ente douceur évanescente (The Rainbow) et brusque explosion de rage (Desire), et vous embringue pour un voyage hors du temps. Il vous poursuit bien après que l’ultime note de Wealth se soit lentement atténuée dans l’air.

Je ne suis pas certain de vous avoir convaincu par mes dires de la beauté de cet album aux accents magiques, mais au final je me fiche de savoir si vous l’aimez ou pas. La musique restera toujours une question de subjectivité et dépendante des gouts de chacun.

En ce qui me concerne, Spirit Of Eden est à classer, ni plus ni moins, dans le Top 20 des plus grands enregistrements de la planète rock. D’ailleurs, si aujourd’hui vous lui aviez collé l’étiquette Radiohead, l’électro en plus, on aurait crié au chef d’œuvre. Mais Mark Hollis n’était pas Thom Yorke, trop en retrait, peu avide de s’exposer en public, rétif aux tournées (quand vous entendez leurs concerts de 1986 – 1987, il y a de quoi pleurer tellement ils étaient bons).

EMI – Parlophone, l’éditeur du groupe, fut semble-t-il, catastrophé à l’audition d’un premier mixage, s’attendant à une resucée de Colour Of Spring (ce qui aurait été fort honorable). Elle imposa de force une version raccourcie de I Believe In You et le tournage d’un clip promotionnel derrière lequel l’image du groupe était – quel symbole ! – déjà brouillée.

Lassé de cette pression, grillé auprès des décideurs d’EMI à cause de son intransigeance, Hollis lâcha vite l’affaire et parti à la concurrence, Polydor, un nouveau label pour lequel il poussera le bouchon encore plus loin en leur proposant en 1991 Laughing Stock qui mériterait également à lui seul une autre chronique tant il va dans la continuité de Spirit Of Eden.

En 1998. Mark Hollis enregistrera son seul album solo avant de ne plus faire parler de lui jusqu’à l’annonce de son décès, mettant un terme aux rumeurs d’une improbable reformation du groupe rendant inconsolables ses admirateurs qui espéraient un jour entendre Desire ou Wealth jouées sur scène.

La disparation de Hollis était à l’image du personnage, à la fois humble et discret. Elle laisse un trou béant dans l’histoire de la pop britannique.

Voilà, je n’ai pas envie d’en terminer par une pirouette rigolarde à laquelle je vous ai accoutumé. A travers cet article, je tenais avant tout à rendre un vibrant hommage à Mark Hollis et à son talent qui a droit à notre respect le plus sincère.

So take care of you, folks ! 😊

Alex Miles

PS : pour terminer néanmoins sur une note souriante, sachez que Paul Webb qui avait quitté le groupe dès 1989 a été à l’origine du projet Beth Gibbons (Portishead) and Rustin’Man en 2002, un scud splendide dont je ne saurais trop vous recommander l’écoute.

Lien vers Desire :

https://www.youtube.com/watch?v=gPuxrLAbONk

 

     

9 avril 2020

Quand Harry rencontre Randy

De retour sur la toile pour vous délivrer enfin la suite de mes élucubrations critiques qui, je pense, ont dû bien vous manquer en cette période où nous passons le plus clair de notre temps à profiter de ce printemps flamboyant depuis nos domiciles respectifs.

Rassurez-vous, le but de mon propos n’est pas de m’étendre à longueur de lignes sur le confinement actuel car ce n’est pas le sujet qui me préoccupe. Je dirai simplement qu’il est le meilleur moyen d’écouter ou de réécouter d’innombrables albums sur lesquels nous n’avions plus trop eu l’occasion de jeter une oreille attentive, voire de redécouvrir des merveilles qui prenaient la poussière sur les étagères.

A ce titre, et pour faire une fois de plus une légère digression qui n’a rien à voir avec le sujet, j’ai pu me replonger avec délectation dans l’œuvre de l’américain Andrew Bird dont je vous recommanderai volontiers deux ou trois albums, dont le magnifique Noble Beast, sorti en 2009, qui pourrait servir d’introduction idéale à son œuvre.

Mais ce n’est pas de lui dont je souhaitais vous entretenir par le biais de cette chronique. Je pense aussi que vous n’avez pas attendu ces quelques semaines pour vous attarder sur un thème qui n’est même pas celui que je tenais à aborder en votre compagnie. Mais le problème étant ma tendance à retarder la mise en route de ma pensée absconse, je sens que, derrière votre écran d’ordinateur, vous êtes :

1 / en train de lâcher prise

2 / à deux doigts d’éteindre votre PC, lassé de votre attente

3 / avide de comprendre le titre de cet article, référence cinématographie bien connue, qui fait office d’accroche à la brillante démonstration (mais ce n’est que mon avis…) qui va suivre.

Si vous êtes parvenus avec abnégation jusqu’au point 3, c’est que vous êtes avides de me lire et de connaître la suite.

Donc, n’y allons plus par quatre chemins.

L’artiste qui aura les honneurs de ce texte répond au doux nom d’Harry Nilsson. (Ci-dessous)

harrynilsson

Ce dernier, en dehors de son physique de viking assagi, évoque-t-il quelque chose en vous ? Je dirai oui et non. Si je vous cite Without You, certains me répondront d’emblée : « ah ça, c’est du Mariah Carrey ! ». Et là, profondément agacé, consterné ou révolté (en fonction de mon humeur) par tant d’inculture crasse, je répondrai à ces manants de la pensée rétrécie qu’ils peuvent se barrer en Chine voir si j’y suis. ☹

Bon, pour être franc, si la diva bimbo n’est pas du tout l’auteur de la chanson susnommée, Harry en fit un tube international en 1971, un succès qui le mit sous les feux des projecteurs après des années en demi-teinte où, sans parvenir à acquérir une juste notoriété auprès d’un large public, il avait su se tisser de solides relations et amitiés dans le milieu du show business grâce à des disques dont la beauté, l’intelligence et la richesse n’ont que peu d’égal dans l’histoire sinueuse du rock n’roll.

Au point d’être adoubé dès la parution de son premier vinyle sous le label RCA par des petits groupes comme les Beatles. John Lennon, qui produira en son honneur en 1974 l’éthylique et très moyen Pussy Cats avec une liste d’invités à faire bouillir de jalousie un œuf à la coque, ne jurait que par lui. La légende veut même qu’il ait songé un instant à l’intégrer à son groupe tant il estimait qu’à lui seul, le talent de Nilsson valait celui des quatre réunis (ah bon, Ringo avait du talent ???? OK, je sors...)

Cependant, le triomphe de Without You, tout comme celui deux années auparavant d’Everybody’s Talkin’ (extrait de la BO du film Macadam Cowboy avec Dustin Hoffman et John Voight, le père de l’ex Miss Brad Pitt) était fondé sur un terrible malentendu. Harry n’a pas écrit une ligne de ces deux titres qui sont des reprises certes fabuleuses mais dont il n’avait été que l’humble serviteur au point d’accomplir la prouesse de les faire siennes. Par exemple, qui sait aujourd’hui que ce Without You mille fois repris, le slow absolu qui tue, est à l’origine une composition du groupe Badfinger (il faudrait d’ailleurs en parler un peu de ceux-là un de ces jours) qui, hasard immense, faisait partie de l’écurie Apple chaperonnée par – tiens, tiens – les quatre de Liverpool ?

Bref, on s’aperçoit que le monde de la musique demeure un microcosme fascinant et que des liens durables peuvent s’établir entre des musiciens qui ont au fond une approche similaire de la chanson et se retrouvent sur des bases communes.

Mais c’est là aussi que réside le drame d’Harry Nilsson qui n’a jamais vraiment décroché la timbale en dépit de la totale réussite de ses quatre premiers albums qui sont, selon moi, l’une des plus belles collections de chansons pop de tous les temps, quatre pépites dans un seul écrin, éditées en seulement trois années par un génie à l’apogée de son talent. Il n’est pas besoin de chercher midi à quatorze heures ; si vous n’avez pas écouté une fois dans votre vie Pandemonium Shadow Show, Aerial Ballet ou Harry, vous pouvez définitivement passer votre chemin et ne plus m’adresser la parole pendant des lustres. (Je rigole bien évidemment 😊)

Ce sont des disques aux titres merveilleusement construits et arrangés, aux compositions ou covers impeccables. Mais, comme la majorité de ses disques, ceux-ci se sont caractérisés par une totale discrétion au niveau de la présence dans les charts mondiaux. Il faut savoir qu’en dehors de deux ou trois cas, Harry peina durant toute sa carrière à aller au-delà du top 100 US.

Ce qui demeure à mon niveau l’une des injustices flagrantes de ce milieu où il y a tant de prétendants et si peu d’élus en fin de compte.

De ce fait, le sublime (je ne trouve pas d’autre adjectif pour le qualifier) Nilsson Sings Newman (1970) fait partie intégrante de cette période fastueuse au cours de laquelle l’Américain, tel un Midas aux mains habiles, transformait tout ce qu’il touchait en or pur.

 

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Bon, au niveau de la pochette, je confesse volontiers que ce n’est pas génial, mais parfois le contenu vaut mille fois mieux que le contenant…

Cependant, nous revenons de plain-pied dans cette contradiction qui servirait presque de fil conducteur à cette chronique. Si j’avais à choisir le disque de Nilsson à emporter sur une île déserte, ce serait probablement celui-ci. Mais, une fois encore, il n’est pas l’auteur de tous les titres présentés. Pour être honnête, il n’en a même composé aucun.

Il s’agit d’une compilation de morceaux écrits pour l’occasion ou piqués dans le songbook d’un autre immense musicien ricain, à savoir Randy Newman, au look improbable de fonctionnaire binoclard à la voix fatiguée mais qui a aussi commis pour info le You Can Leave your Hat On (repris en 1984 par le plombier de Sheffield), le superbe Sail Away et une foule de musiques de films ou comédies musicales.

Mais cette association n’était guère surprenante et nullement de circonstance, ces deux loustics partageant un certain goût pour l’ironie ou une vision décalée de la société. On sent d’ailleurs leur admiration réciproque. Leur univers respectif est souvent marqué par une lecture à double sens de leurs paroles, ce qui leur procure un humour sans fin, peu fréquent dans la chanson US (avez-vous déniché, pour être caricatural, une once d’humour chez Dylan ou Springsteen par exemple ?).

Ainsi, ils étaient condamnés par essence à se retrouver sur un projet commun, initié indirectement par l’une des dernières chansons de l’album Harry, Simon Smith And The Amazing Dancing Bear (tout un programme…) de la plume du même Newman.

Et c’est alors que nous avons droit à cet événement unique, je pense, dans les annales de la pop culture américaine, à savoir ce Nilsson Sings Newman d’une flamboyance inégalée, et ce malgré des arrangements réduits au minimum, c’est-à-dire un simple échange entre le piano de Newman et la voix de Nilsson.

Enfin, simple est un bien grand mot, presque une insulte si l’on va fouiller davantage dans les archives et découvrir que l’enregistrement de ces chansons s’est révélé beaucoup plus complexe qu’on ne le pense. D’ailleurs, si vous prenez le temps de vous arrêter sur la pochette, plus particulièrement au dos, vous noterez que notre cher Harry a tenu à rendre un hommage mérité aux différents ingénieurs du son qui ont collaboré avec lui. En effet, derrière son apparente simplicité (que je n’aime pas ce mot dans ce contexte !), l’élaboration de certains morceaux s’est étalée sur plusieurs jours tant Harry était un féru de technique d’enregistrement (au point de remixer lui-même ses deux premiers scuds en 1971 sous le titre Aerial Pandemonium Ballet, une rareté à cette époque, et surtout le baroud d’honneur d’un chanteur qui allait ensuite se métamorphoser en star mondiale avec ce satané Without You qui lui colla au derrière jusqu’à son dernier souffle, un triste événement survenu en 1994)

Je ne vais pas entrer dans les détails car nous risquerions d’en avoir pour des plombes et il n’est pas dans mes intentions de provoquer une crise narcoleptique à la lecture de ma prose. Mais, sur un titre – à ma grande honte j’ai oublié lequel –, Harry aurait enregistré les paroles mot par mot et aurait demandé à son ingénieur de faire un collage de la centaine de micro-prises afin de rendre le tout cohérent. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cela ne s’entend pas sur le produit final. Si je remets la main sur la chanson concernée, je vous en transmettrai le titre lors d’une prochaine chronique.

Mais au-delà de ces anecdotes, reste le disque final.

Et cela demeure à mes yeux l’un des plus beaux qui existent. Il n’est nul besoin de sélectionner quels sont les titres qui auraient mes préférences. L’ensemble compose un tout indivisible. Il est tout simplement parfait dans sa conception, dans ses enchaînements. Chaque titre est à sa place et même si on pourrait à la limite lui reprocher sa durée ridiculement courte, il fait partie de ses disques qui ne vous lâchent plus une fois que vous avez enclenché le mode lecture de votre chaîne CD ou après déposé l’aiguille sur votre vieux 33 tours. Ce sont 25 minutes et des poussières qui déroulent une suite de petits chefs d’œuvre dont je ne citerai qu’une partie après m’être fait violence :

Vine Street, Love Story, Yellow Man, Caroline, Cowboy

Holy Shit… En réalité, je m’aperçois que je suis en train de les citer tous 😊 Donc il est inutile de me lancer là-dedans. Par contre, si je devais ne faire émerger qu’un seul du lot, ce serait probablement l’exceptionnel The Beehive State, le récit improbable d’un politicien qui essaie vainement d’obtenir de l’aide pour sauver l'état de l'Utah en pleine déconfiture. Ce n’est pas très bandant sur le fond, mais c’est transcendé par l’interprétation de Nilsson et le piano en parfaite communion de Newman auxquels s’ajoutent en fin de morceau quelques percussions bienvenues. Il résume à lui seul l’ambition modeste de ce projet, qui, à l’égal des précédentes réalisations de Nilsson, ne rencontra aucun succès malgré des critiques laudatives. Ce que je ne comprends toujours pas car jamais un album n’a sonné aussi juste, aussi splendide dans sa manière d’aborder des chansons. Ce ne sont plus des reprises, à deux exceptions près. Harry et Randy ont fait plus que cela. Ils se sont mis humblement au service de leur cause pour se rendre, en quelque sorte, un hommage réciproque, comme sous l’effet d’un miroir déformant dont on cherche à corriger les reflets imparfaits (hum, vous avez saisi où je voulais en venir ???)

En résumé, et parce que le temps m’est compté, Nilsson Sings Newman résonne à nos oreilles comme la fin d’un cycle, avant l’explosion de 1971 et ses suites au résultat divers, un rock plus débraillé et commercial, qui connaîtront leur summum avec l’enregistrement de Pussy Cats à la suite duquel, en raison des doses hallucinantes d’alcool et de drogues consommées dans le studio en compagnie de ces joyeux drilles de Lennon, Starr, Moon et consorts, Harry perdra définitivement l’éclat à la fois rauque et cristallin de sa voix unique qui élevait ses créations ou celles des autres au rang d’œuvre d’art. Un beau gâchis si vous voulez mon avis, et les albums qui lui succéderont ne feront que confirmer le déclin irréversible d’une carrière en chute libre mise entre parenthèse à partir de 1981. En dehors de rares participations vocales, Harry ne donnera plus guère de ses nouvelles jusqu’à sa mort prématurée à l’âge de cinquante-deux ans.

Ce qui n’empêche qu’il reste et restera selon moi l’un des plus grands songwriters que la terre ait enfanté, même si, ironie du sort, je viens de m’étendre durant des plombes sur des morceaux qu’ils n’avaient même pas composés.

Alors, pour équilibrer les choses et lui faire justice, je permets de vous énumérer pour conclure une dizaine de titres à la volée, écrits de sa main, dont je vous recommande vivement l’écoute :  

1941, Without Her, Good Old Desk, I said Goodbye To Me, Bath, Open Your Window, Mournin’ Glory Story, Rainmaker, Me and My Arrow…

Et j’en passe et des meilleurs.

Sur ce, je vous laisse.

La suite pour très bientôt, vu que j’ai désormais des journées et soirées disponibles pour rédiger mes inepties…

Keep Rollin’

Keep Rockin’

Et prenez soin de vous 😉

Alex Miles

 

PS : Lien vers The Beehive State (of course) en guise d'amuse-gueule)

https://youtu.be/OZeTLesIpCM

 

 

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27 février 2020

Aux abords du studio, les Scarabés rodent....

Ça y est... Le jour de gloire est enfin arrivé (Marseillaise, au garde à vous et tout le tremblement).

Il était temps de se lancer enfin dans l'aventure d'un blog dédié à ma passion viscérale pour la musique et tout ce qui en découle.

Quand est venu le moment, après moult hésitations, de sélectionner quel serait le disque qui fera l'objet de cette première chronique, je me suis longtemps trituré le peu de neurones encore disponibles pour trouver l'idée géniale qui mettrait tout de suite ce blog sous le feu d'une actualité brûlante (je ne parle pas de fièvre sinon ça va psychoter à mort...) et lui vaudrait une édition spéciale sur les chaines infos et nationales. Mais ni atteint par une bonne vieille grippe, angine ou coronavirus tristement à la mode, je n'ai pas sombré dans ce genre de délires.

Lorsqu'on souhaite se lancer dans cet exercice à la fois d'un égocentrisme sans nom cumulé à une forte propension à déblatérer sans fin sur des goûts personnels que certains pourraient trouver douteux, voire d'une abyssale vacuité (qu'ils aillent se faire voir, par ailleurs...), il faut savoir également faire preuve de discernement et ne pas sombrer dans une forme d'élitisme malvenu qui pourrait vous fermer bien des portes ou vous forcer à ne pas montrer un fol enthousiasme à cliquer avec frénésie sur le bouton de votre souris afin de lire avec une impatience décuplée ma prose emphatique.

(NB : vous allez vite vous apercevoir que j'apprécie les phrases longues...)

Bref, même si le thème de cette page n'est pas d'une originalité à bouleverser la morosité ambiante qui règne autour de nous, j'ai toujours estimé que la musique constituait un excellent palliatif à nos soucis du quotidien. S'évader par le biais de notes de musique, c'est quelque part s'embarquer dans des contrées au départ inconnues que l'on explore petit à petit avant de s'y familiariser poussant le vice jusqu'à les faire siennes. Un album quel qu’il soit devient un ami cher et très présent qui nous accompagne parfois tout au long de notre vie.

D'où le titre de ce blog (vous noterez comment je vous vends le truc en mauvais bonimenteur que je suis...).

Compte-tenu d'une existence toute entière consacrée à ne penser qu'à ma gueule et à me disperser dans diverses activités au prix d'un équilibre constamment précaire qui ferait passer un jongleur professionnel pour un débutant atteint de la maladie de Parkinson, je ne vous garantis pas des publications à date fixe. Ce sera selon mon degré d'humeur, d'inspiration ou de sommeil.

Pourtant, des titres, des artistes, ou des chansons, j'en ai à la pelle (du 18 juin... 2/20 pour la blague). Mais l'écriture ne se commande pas. En ce qui me concerne, elle correspond le plus souvent à un instant T ; elle répond à un désir irrépressible de me foutre le nez face à un écran ou de faire frétiller mes doigts agiles sur les touches d’un clavier pour y rédiger ces quelques mots d'introduction au prix de vous refiler un mal de crâne carabiné qui vous empêchera d'aller finalement au bout de ce texte.

Donc, je ne vais pas chercher à vous présenter davantage l'objet de cette page ; il est clair comme de l'eau de roche.

(NB 2 : j'ai souvent apprécié cette faculté typiquement française à nous pondre des expressions toutes faites et passe-partout qui veulent à la fois tout et rien dire.... Et je reconnais avoir une fâcheuse tendance à en abuser par esprit moqueur et de contradiction... Passons...)

Et il ne m'a fallu au final que peu de questionnements intérieurs ou remises en cause superfétatoires pour dénicher la galette qui aura l'insigne honneur d'être au cœur de cette première chronique dans laquelle j'ai déjà accompli l'exploit estimable (certes...) de déblatérer dans le vide alors que le thème de celle-ci vous était déjà connu grâce à la présence d'une photographie qui révèle plus que tout discours de quoi nous allons précisément causer.

(Applaudissements polis mais compassés...)

Même si l'auteur de ces lignes qui s’abrite honteusement derrière un pseudo de seconde zone a voulu se montrer facétieux en joignant une image qui ne correspond pas à celle qui a encore aujourd'hui dans l'esprit de nombre de mes contemporains valeur d'icone (tant de fois plagiée, copiée, parodiée, détournée et tout autre synonyme applicable...), il ne faut pas être grand mage pour deviner de quoi il sera donc question.

Je n'allais sûrement pas prendre le risque de vous dégoter l'improbable album pop d'un groupe estonien obscur au titre incompréhensible tel que Vlüt Te Krug Allach Tawak. Je suis clairement pour la notion de partage, le fait de permettre au plus grand monde d'accéder à des univers musicaux méconnus et de largement les diffuser auprès des leurs (13h49 à cet instant précis...ok c'est lourd...).

Mais faut pas pousser non plus le bouchon trop loin dans l'élitisme déplacé.

Je voulais bien sûr vous entretenir d'Abbey Road des Beatles (Nooooooooon ???? Siiiiiiiiiiii !!!!!).

J'avoue volontiers que, niveau originalité, on repassera. Mais, en même temps, quel album, en dehors des douze autres et quelque publiés par la bande des quatre de Liverpool en seulement sept ans et des poussières d'une carrière qui résume à elle seule les sixties, (Sans dec, j'ai pu récemment deviser avec des gens que ne savaient même pas que ça avait existé... les pauvres....), celui-ci, en dehors de sa pochette aussi célèbre que son contenu (et qui donna lieu aux interprétations les plus abracadabrantes sur une mort présumée de Macca…), est particulièrement emblématique de l'apport crucial de ce quatuor dont je vous prédis que les chansons feront l'objet dans cent ans de concerts où se côtoieront les ritournelles surfaites et surannées des Beethoven, Mozart, Brahms ou consorts (ici, je viens peut-être de perdre le peu d'amateurs de classique marquant un minimum d'intérêt pour les sons modernes et urbains, outrés de leur imposer ce quarteron de musiciens dans un programme fantasmé d'un autre siècle).

Quoi qu'on en dise, qu'on aime ou pas (et je peux à la limite le comprendre, même si cette simple pensée émise par des pourfendeurs dénués d'une quelconque sensibilité artistique me donne de furieuses envies de leur claquer la gueule), Paul, John, George et Ringo resteront les plus grands pourvoyeurs de hits inoubliables ou d'albums éternels de l'histoire de l'humanité.

 Vous trouvez que j'en fais trop ? Que je végète dans ma position de fan de base auquel il manque désormais tout esprit critique, ce qui promet sur un site censé nous proposer une autre approche de ces albums que l'on classe trop aisément dans la catégorie des intouchables ?

Mais je suis néanmoins le premier à reconnaître que la perfection n'est pas de ce monde. Il y en a qui vous asséneront que la Joconde est le plus beau tableau au monde ; de mon côté j'estime qu'il est moche et sans intérêt, mais tout est question de subjectivité. Ce n'est pas pour autant qu'il faut me jeter au bûcher, me vouer aux gémonies ou m'expédier fissa en Chine pour me faire tester le virus local parce que j'ai osé émettre un avis négatif sur une œuvre universellement connue.

Abbey Road demeure probablement mon album préféré de tous les temps, ZE record of a lifetime (jingle publicitaire ta ta na na. Ouah, je suis champion pour le placement de marque discret...). Il déborde de classiques qui en font à eux-seuls une compilation parfaite des inégalables capacités mélodiques du groupe (Assistant ! Brosse à reluire, please...).

Toutefois, je vais maintenant m'amuser brièvement à un petit travail de déconstruction qui en échaudera plus d'un, mais l'objectivité n'étant pas mon fort en la matière, je vous confesse que je m'apprête à faire saigner mes yeux et mes doigts en martelant avec rage mon malheureux clavier qui n'avait pas demandé à être soumis à un tel traitement.

En se montrant mesuré afin d'éviter à ce que les murs et plafonds environnants ne s'effondrent sous les effets de coups de butoir de fans furieux, force est de reconnaître qu'Abbey Road n'est pas, sur le principe, au niveau de l'inventivité, au niveau de l'écriture proprement dite, le meilleur album des Beatles (vlan, voilà c'est dit...)

On m'objectera que je viens d'affirmer le contraire dix lignes (environ) plus haut, mais je souligne à mes contradicteurs éventuels que j'ai surtout insister sur le fait qu'Abbey Road est avant tout mon album favori des Beatles (et je ne suis pas le seul, point s'en faut) ce qui n'exclut en rien l'idée qu'il a ses qualités (immenses) et ses défauts (mineurs mais réels).

Si l’on prend la peine de s'arrêter au préalable sur les titres qui le composent, la plupart sont des modèles du genre, des trucs tellement repris, revisités, réarrangés à toutes les sauces possibles et inimaginables que parfois on en oublie qu'ils ont été enregistrés à la même période, ce qui donne aussi le vertige en songeant que tant de merveilles ont pu surgir du cerveau de ces artisans d'une créativité qui confine au génie (Je redeviens laudateur…Au piquet, mauvais sujet !)

Qui oserait encore nier de nos jours que Something ou Here Comes The Sun d'Harrison, Come Together ou le triptyque You Never Give Me Your Money/Carry That Weight/The End ne sont pas de purs chefs d'œuvre qui n’auraient pas pu être composés par personne d'autre qu'eux tant ils portent leur signature ou que les mélodies sont facilement identifiables dès le premier accord ? Quant à I Want You (She's So Heavy), c'est le sommet de ce disque en dépit de paroles simplistes, d'une rythmique répétitive ou d'une mélodie réduite au minimum que même un gamin de six ans jouerait sans difficultés sur un orgue Bontempi (encore fallait-il y penser, et c'est du pur Lennon !). Mais l'ambiance qui s'en dégage, à la limite du heavy metal - toutes proportions gardées - est d'une intensité rare dans un album des Beatles et fermerait leur clapet à ceux qui osent encore affirmer que leur musique était avant tout destinée à un public de midinettes en chaleur. Que nenni et voilà le genre de morceau - et cf aussi Helter Skelter sur le double Blanc - qui apporte un cinglant démenti à une assertion dénuée de tout fondement autre qu'une lecture superficielle d'une œuvre beaucoup plus complexe que vous ne le pensez.

C'est d'ailleurs en partie là que réside le principal souci d'Abbey Road, en ce sens qu'il contient également des chansons beaucoup moins intéressantes comme Maxwell's Silver Hammer et ses" bang bang bang " entêtants ou même des parties du medley de la face B qui, sorties de ce contexte, paraîtront bien faiblardes en comparaison d'Eleanor Rigby, A Day In The Life, Strawberry Fields Forever ou autres I'm The Walrus. Quant à Octopus Garden, l'une des deux compositions de Starr pour le groupe, elle est un simple succédané de Yellow Submarine sur le mode rigolo et aquatique mais qui ne vole pas très haut (normal pour une chanson ayant trait à la mer vous me direz... Lol).

Alors, malgré ces (menues) réticences mais tout en soulignant que jamais le groupe n'a aussi bien joué sur un disque, y compris Ringo dont le jeu de batterie était à son apogée à cette époque, qu'est-ce qui fait qu'Abbey Road reste un disque proprement fabuleux ?

En fait, il faut se replonger dans le contexte de son enregistrement, de ce groupe en coma dépassé mais qui trouve l'énergie de se remettre ensemble à la suite des calamiteuses sessions étalées sur les mois de janvier et février 1969 qui donneront naissance au semi-raté Let It Be. Il faut imaginer ces gars en bout de course, qui se supportent difficilement, qui se jettent leur ressentiment à la gueule depuis des plombes, relever les manches et faire le job comme on dit. Bien sûr, on sait maintenant que sur la majorité des morceaux, les quatre ne jouent pas toujours ensemble ou de manière éparpillée. Lennon a par exemple été longtemps absent en raison d'un léger accident de voiture avec sa Yoko chérie, peut-être aussi un moyen de se mettre un peu plus en retrait de ses compagnons de voyage avec lesquels il prenait de plus en plus ses distances.

Et c'est là que réside certainement le secret de cet album, cette alchimie retrouvée à l'amorce d'une séparation inévitable, une cohésion qui perle à chaque instant, à chaque seconde. Pour reprendre encore une expression galvaudée dont je suis friand, c'est un magnifique baroud d'honneur. Il en fallait des "cojones" pour tenter de faire survivre une histoire qui en était arrivée à sa conclusion, telle ces passions amoureuses qui n'en finissent jamais mais dont la prolongation lasse les principaux concernés et leur entourage à la longue. Il était temps pour eux de tout arrêter avant de commettre la galette de trop, le truc indigne de leur talent.

Il est parfois préférable dans le rock soit de se retirer, soit de crever. Et je n'avance pas cela par cynisme mais c'est ce que m'a enseigné l'écoute de ces milliers de chansons qui bercent mon existence à compter du jour où j'ai entendu Yesterday pour la première fois de ma vie. Ainsi, les Beatles ne nous ont légué que des trésors, un héritage précieux qui a su perdurer à travers le temps. N'est-ce pas ce que l'on demande à toute œuvre d'art, de survivre à ses créateurs et de nous l'approprier ?

Les Beatles ont su construire un véritable temple à la gloire du rock et de ses différentes déclinaisons. Abbey Road était l'ultime pierre à cet édifice. J'exclue sciemment Let It Be, car conçu avant, même s'il fera probablement l'objet d'un article ultérieur, d'autant plus que mon attachement à ce dernier est dû au fait qu'il s'agit du premier vinyle 33T que j'eus la chance d'acheter, ou plutôt de me faire acheter parce à huit balais au compteur, on n'avait pas vraiment les moyens de s'offrir un disque sans courir après ses parents pour qu'ils consentent à ouvrir leur portefeuille.

Anyway, (par ailleurs superbe chanson de Macca extrait de l'exceptionnel Chaos ans Creation In The Backyard en 2005), je suis parvenu à la fin de cette chronique inaugurale.

J'espère que vous avez pris autant de plaisir à la lire que j'ai pu en prendre à l'écrire. Vous pouvez me poster vos commentaires, encouragement ou insultes auxquels je répondrais volontiers. Et vous excuserez les fautes de frappe ou toute autre facilité stylistique inhérente à tout bon débutant qui se respecte.

Je ne vous révèle pas pour le moment le nom du prochain album. Plusieurs titres me viennent en tête, mais je n'ai pas fait de choix définitif à ce jour.

Sur ce, je vous laisse sur cette version alternative de I Want You (lien ci-dessous) de qui déjà ?, un poil différente de l'originale mais qui contient un solo d'orgue hallucinant de Billy Preston qui vaut vraiment le coup d'oreille (humour...).

Let's Rock you all et C U soon :)

Alex Miles

PS: Vous aurez noté le jeu de mots dans le titre. Je vous autorise à le noter car, je vous préviens, chacune de mes chroniques débutera ainsi. Préparez à de franches parties de rigolades.

https://youtu.be/BvT4BUFauqc

 

 

 

 

 

 

 

 

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